PROPOSITION DE RESOLUTION 
visant à instaurer une politique d’activation linguistique au bénéfice des demandeurs d’emploi 

Proposition déposée par : MM. Vincent DE WOLF, Gaëtan VAN GOIDSENHOVEN et Abdallah KANFAOUI

 

Développements

1. La problématique des langues pour la mise à l’emploi des Bruxellois

Suite à la publication d’un rapport de recherche commandé à l’ASBL TIBEM par le gouvernement bruxellois, la problématique des exigences du marché du travail avait été objectivée dès novembre 2006 en termes de maîtrise des langues : « à quelques exceptions près, dans les secteurs de l’horeca et de la construction, les entreprises recrutent des multilingues pour tous les types et niveaux de fonctions. Ce constat vaut tant pour les grandes entreprises que pour les PME. Dès qu’il est question de contacts entre collègues ou de contacts avec des clients et/ou fournisseurs, la maîtrise de plusieurs langues fait partie des critères de recrutement. Les langues requises sont au minimum le français et le néerlandais, ce qui s’explique par l’orientation de marché des entreprises bruxelloises. Les quelques entreprises qui se limitent au français/anglais sont les hôtels ou des entreprises internationales installées à Bruxelles. C’est ensuite la combinaison français/néerlandais/anglais qui est la plus demandée. Le bilinguisme français/néerlandais devient une condition sine qua non d’accès à l’emploi de quelque niveau de formation que ce soit, comme en témoignent les conditions de recrutement ainsi que la concentration d’offres d’emplois requérant des compétences bilingues, restant souvent non pourvus. ».

A l’aune des spécificités du marché du travail, la méconnaissance des langues apparaît indiscutablement comme un obstacle pour l’embauche. Comme le reconnaissait déjà le ministre de l’Emploi de l’époque, il s’agit d’un des facteurs de rigidité du chômage de masse puisque l’on estimait officiellement à près de 90 % la proportion des chômeurs qui sont unilingues.

En septembre 2015, force est de constater que la réalité n’a guère évolué ces neuf dernières années. En effet, on estime à près de 50 % des offres d’emploi diffusées par Actiris, celles qui exigent a minima le bilinguisme français-néerlandais (ce taux est supérieur à 90 % pour les annonces publiées directement par les canaux du secteur privé comme les moteurs de recherche, les agences d’intérim, la presse spécialisée, etc.). Parallèlement, le taux de chômeurs qui déclarent disposer d’une bonne connaissance d’une deuxième langue nationale, essentiellement le néerlandais, tourne toujours autour des 10 %.

En l’occurrence, nous faisons face à une véritable dynamique négative résumée par l’ancien président de BECI : « devant des jeunes Bruxellois qui terminent péniblement une scolarité de base, parfois à plus de 20 ans, en étant unilingues et qui sont inengageables par défaut de qualifications nécessaires, on est tout de même face à un vrai problème de société! Et face à un souci pour les entreprises qui auront recours, dans le meilleur des cas, à la « navette » pour trouver le profil recherché, ce qui les tire d’affaire mais n’est pas idéal pour Bruxelles ».

D’évidence, la Région ne peut pas pallier la décennie de résultats insatisfaisants enregistrés par les différentes majorités qui se sont succédé à la Fédération WallonieBruxelles et à la COCOF, en matière d’enseignement. Néanmoins, il importe qu’elle procède à une mise à jour de son logiciel de la politique de l’emploi, pour muscler et adapter l’accompagnement des chômeurs face à ce défi des langues.

2. L’activation linguistique des demandeurs d’emploi

A l’heure actuelle, les politiques d’activation se concentrent sur un panel assez diversifié de programmes qui portent, notamment, sur l’accompagnement renforcé des chômeurs (coaching individuel ou en groupe, construction de projet professionnel, ateliers de rédaction de CV, etc.), les politiques croisées avec le secteur de la formation professionnelle (les commandes de modules de formation auprès de Bruxelles-Formation, etc.), l’acquisition d’expériences pratiques par les stages en entreprises, ou encore, bien évidemment, la mise au travail par des emplois subsidiés (les emplois ACS en tête).

Alors que la nécessité de leur accorder la priorité ne fait guère débat, tant au niveau des partenaires sociaux que des milieux académiques, les mesures d’accompagnement linguistiques ne sont pas suffisamment soutenues sous cette législature. L’accord de majorité insiste essentiellement sur le fait que le dispositif des chèques-langues sera réformé pour plus d’efficacité, que la plateforme d’apprentissage en ligne Brulingua pourrait être étendue à tous les citoyens et qu’il sera analysé la possibilité de créer un fonds permettant de cofinancer des programmes d’immersion linguistique.

La récente Stratégie 2025 n’est guère plus étoffée en termes d’engagements précis. Or, il est illusoire de vouloir gagner la bataille du chômage si l’on ne s’attaque pas de façon radicale et pragmatique, responsable et proactive, aux faiblesses linguistiques des demandeurs d’emploi et ce, parallèlement à la lutte contre le déficit de qualifications.

C’est pourquoi les auteurs de la présente proposition de résolution plaident pour un changement de paradigme, avec l’instauration d’une activation linguistique accélérant le retour des personnes sur le marché du travail. Concrètement, il s’agirait d’imposer à toute personne qui s’inscrit comme demandeur d’emploi auprès de l’opérateur Actiris, l’obligation de passer un test individuel informatisé de manière à évaluer ses connaissances en français et en néerlandais. En fonction des résultats obtenus ainsi que des objectifs professionnels, définis en concertation avec leur conseiller emploi, les citoyens pourraient être soumis à l’obligation de suivre des cours de langues, organisés sous la forme de modules courts « orientés métiers », si cela s’avère nécessaire pour faciliter leur sortie du chômage. Pour rappel, tout chercheur d’emploi peut passer un test linguistique, mais celui-ci n’est obligatoire que dans le cadre de la Garantie Jeunes et comme l’une des conditions à remplir pour bénéficier des chèques-langues Actiris.

Ce plaidoyer repose sur une triple logique pragmatique puisque, primo, il est raisonnable de penser, par exemple, qu’une personne unilingue francophone qui suit une formation d’aide-soignant(e), de commis de cuisine ou de technicien(ne) en électricité, aura objectivement moins de difficultés à trouver du travail qu’un chômeur qui ne maîtrise pas le néerlandais et qui recherche une place de gestionnaire commercial, de secrétaire ou de téléphoniste. Il ne s’agit donc pas d’orienter la totalité des demandeurs d’emploi vers un circuit d’apprentissage, mais bien d’instaurer la possibilité d’activer linguistiquement une personne, lorsque cela peut lui être bénéfique. Par ailleurs, secundo, ce n’est pas le bilinguisme au sens littéral (français-néerlandais), ni même le trilinguisme (avec l’anglais), qui est visé dans cette approche, mais bien l’apprentissage linguistique ciblé sur les métiers et les secteurs professionnels.

Enfin, tertio, le principe de l’obligation repose sur l’inscription des personnes à des cours de langues et pas sur leur niveau de réussite. A cet égard, il appartient à la Région de réactualiser ses priorités en mobilisant les fonds nécessaires et suffisants pour couvrir l’offre de formation linguistique y afférente, en partenariat si possible avec les autres niveaux de pouvoir compétents sur le territoire bruxellois.

A la suite de la sixième réforme de l’Etat, la Région bruxelloise dispose désormais du pouvoir de sanction en matière de contrôle de la disponibilité active et passive des chômeurs. Il est dès lors prôné que ce levier puisse être arrimé, après négociation et concertation directe avec le pouvoir fédéral (toujours compétent en termes de cadre normatif pour la réglementation en matière d’emploi convenable, de recherche active d’emploi, de contrôle administratif et de sanctions) et les deux autres Régions, à l’activation linguistique des chômeurs. Il ne s’agit évidemment pas d’une fin en soi mais bien de doter les services du gouvernement d’une option avant tout dissuasive, d’un « soft power » visant à maintenir l’équilibre des droits et des devoirs des différentes parties.

3. Une démarche volontariste, ambitieuse et réaliste

Les auteurs de la présente proposition de résolution sont conscients que, d’une part, l’activation linguistique ne peut réussir qu’avec la mobilisation d’enveloppes financières importantes et, d’autre part, que le trésor public bruxellois n’est pas élastique. Toutefois, cet écueil n’est pas suffisant pour justifier l’absence d’une mesure forte. C’est pourquoi lesdits auteurs appellent à ce que cette activitation linguistique soit mise en oeuvre, en fonction des marges disponibles, sur la base d’un plan pluriannuel et graduel, basé sur un phasage avec des groupes de bénéficiaires qui sont réputés prioritaires par le gouvernement. Redonner de l’espoir aux citoyens, c’est leur donner toutes les meilleures aides pour retrouver le marché du travail. L’activation linguistique constituerait indéniablement un progrès majeur dans le cadre général de l’accompagnement des demandeurs d’emploi. Il ne tient qu’au gouvernement de saisir cette opportunité dans la lutte contre le chômage de masse qui accable la population depuis de trop longues années.

Vincent DE WOLF
Gaëtan VAN GOIDSENHOVEN
Abdallah KANFAOUI

PROPOSITION DE  RÉSOLUTION
visant à instaurer une politique d’activation linguistique au bénéfice des demandeurs d’emploi

Le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale,

Considérant la catastrophe du chômage de masse qui accable toujours plus de 100.000 personnes et dont la représentation statistique oscille depuis plusieurs années entre 17 % et 21 % de la population active ; une situation qui place malheureusement la Région bruxelloise dans le bas des classements belge et européen ;

Considérant la majorité des demandeurs d’emploi indemnisés (environ 65 % des usagers d’Actiris) ne disposent pas de qualifications suffisantes pour s’arrimer durablement au marché du travail ;

Considérant les conclusions du rapport de recherche de l’ASBL TIBEM, commandé par le gouvernement bruxellois, qui ont objectivé en novembre 2006 les exigences linguistiques importantes émises par la grande majorité des secteurs économiques présents sur le territoire régional ;

Considérant la persistence de la problématique des langues sur le marché de l’emploi bruxellois puisque ces neufs dernières années, la situation n’a guère évolué : 90 % des chômeurs ne peuvent prétendre au bilinguisme français-néerlandais, alors que près de 50 % des offres d’embauche diffusées par Actiris, exigent au moins ces connaissances linguistiques (la proportion augmente entre 80 % et 90 % pour les annonces publiées directement par les canaux du secteur privé comme les moteurs de recherche, les agences d’intérim, la presse spécialisée, etc.) ;

Considérant le handicap très important que représente la combinaison du déficit de qualifications et la méconnaissance des langues (au minimum le bilinguisme français-néerlandais) pour les demandeurs d’emploi, en ce compris dans le cadre des métiers réputés en pénurie ;

Considérant l’insuffisance des objectifs de l’accord de majorité sur la question de l’apprentissage des langues par les chômeurs, ainsi que de la Stratégie 2025 ;

Considérant que tout demandeur d’emploi peut passer un test linguistique, mais que celui-ci n’est obligatoire que dans le cadre de la Garantie Jeunes et comme l’une des conditions à remplir pour bénéficier des chèques-langues Actiris ;

Considérant la nécessité évidente et l’opportunité de compléter la politique d’activation des demandeurs d’emploi par un accompagnement proactif centré sur l’apprentissage linguistique ;

Demande au Gouvernement de la Région de BruxellesCapitale :

– d’étudier, de conceptualiser et de mettre en place, dans les meilleurs délais, une activation linguistique des citoyens de sorte à accélérer leur retour sur le marché du travail ; concrètement, il s’agirait d’imposer à toute personne qui s’inscrit comme demandeur d’emploi auprès de l’opérateur Actiris, l’obligation de passer un test individuel informatisé de manière à évaluer ses connaissances en français et en néerlandais ; en fonction des résultats obtenus ainsi que des objectifs professionnels, définis en concertation avec leur conseiller emploi, les citoyens pourraient être soumis à l’obligation de suivre des cours de langues, organisés sous la forme de modules courts « orientés métiers » ;

– de se concerter et de négocier avec le pouvoir fédéral (toujours compétent en termes de cadre normatif pour la réglementation en matière d’emploi convenable, de recherche active d’emploi, de contrôle administratif et de sanctions) et les deux autres Régions, pour arrimer le pouvoir de sanction des chômeurs au dispositif de l’activation linguistique ; il ne s’agit évidemment pas d’une fin en soi mais bien de doter les services du gouvernement d’une option avant tout dissuasive, d’un « soft power » visant à maintenir l’équilibre des droits et des devoirs des différentes parties ;

– de définir un plan pluriannuel de mise en oeuvre de cette nouvelle politique de l’emploi, avec un phasage graduel tenant à la fois compte des contraintes du trésor public et des groupes de bénéficiaires réputés prioritaires ;

– d’informer régulièrement le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale des avancées obtenues dans la réalisation de ce projet d’activation linguistique des demandeurs d’emploi.

Vincent DE WOLF
Gaëtan VAN GOIDSENHOVEN
Abdallah KANFAOUI

 

Pour retrouver la proposition dans son intégralité, cliquez ici.
A-245/1 – 2015-2016, Octobre 2015, 7 p.

Auteur/autrice

y.cheddad@mrsenat.be

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