
Le développement urbain de Bruxelles s’est progressivement imposé dans le débat public depuis une quinzaine d’années. Enfermée dans ses 161,4 km2, la Région doit gérer de façon créative ses réserves foncières pour répondre à l’augmentation de sa population. La raréfaction des terrains vides et l’attention croissante des citoyens quant à la préservation des espaces verts et des derniers espaces témoins de la ruralité, ont imposé aux responsables politiques de repenser la ville et d’admettre que l’une des réponses les plus pertinentes est d’envisager de construire la ville sur la ville. Dans ce cadre des ressources foncières délaissées ou gaspillées, au premier rang desquelles la zone du canal, sont enfin appréhendées comme des solutions, à la fois pour remailler un tissu urbain rompu depuis trop longtemps, mais aussi pour envisager une ambition urbaine que d’autres villes étaient parvenues à activer pour sortir de la spirale du déclin. La décennie 2010 est ainsi marquée par une ambition qui permettait d’espérer une dynamique intéressante pour Bruxelles, avant que la suivante ne s’enlise dans la confusion, la médiocrité et le cynisme.
Le ministre-président englué dans ses plans d’aménagement directeurs misa son bilan politique dans la réalisation son musée Kanal, la ministre de la mobilité menait une guerre totale à la voiture et la ministre du logement développait du logement public sans soucis pour la sacro-sainte mixité sociale des quartiers. La planification urbaine du bassin de Biestebroeck illustre cette incohérence dévastatrice et cette impossibilité à faire émerger une vision partagée du développent de la ville : une Région longtemps rétive au développent de ce site à haut potentiel situé sur les rives du canal à Anderlecht, impose en fin de compte, une haute densité (12000 à 15000 nouveaux habitants à terme) avec une grande mixité de fonctions (activités productives, logements, équipements divers) ; de son côté, la ministre de la mobilité bloque la rénovation du pont vétuste reliant les deux rives du canal et qui devait être l’élément fondamental de la mobilité du nouveau quartier (pour en faire une zone de rencontre cyclo-piétonne) et n’investit rien en termes de transports en commun pour une zone équivalente en nombre d’habitants à la ville de SPA ; enfin la ministre du logement profite du désarroi des promoteurs immobiliers pour convertir massivement en logements publics des permis destinés initialement à du logement privé dévolu à la classe moyenne. Le projet qui devait redynamiser urbanistiquement et financièrement la commune d’Anderlecht, risque de devenir un vaste développent au rabais.
Outre son incohérence quant à sa vision de la ville, la Région se lance à partir des prémices de 2022, dans la concrétisation de ses fameux projets de mobilité désignés par le vocable de « Good Move », complétés par son volet urbanistique (heureusement jamais validé) qui hérita de la poétique dénomination de « Good Living ». Grâce à cela le gouvernement bruxellois et ses relais locaux rêvent, faute d’avoir pu construire une vision forte et cohérente du Bruxelles du 21ème siècle, de porter l’estocade finale à la voiture. La suite est connue, face à des projets faussement concertés et menés avec brutalité et sans le moindre souci de qualité ni même de sécurité pour les habitants (on se souvient de ces ambulances bloquées par les immondes blocs de béton) une résistance se met en place dans les quartiers bruxellois, en particulier dans les plus populaires. Ceux à qui on a promis tant de fois les fruits d’une rénovation urbaine coûteuse, voient les ressources de la Région être investies dans des projets qui nuisent à leur quotidien alors que leurs besoins urgents de plus de sécurité, de propreté et de qualité de vie, sombrent dans la déferlante des fusillades et du deal de rue. Si la colère populaire est parvenue quelque fois à imposer à la Région de renoncer à ses projets les plus absurdes, cette séquence a rompu pour de bon la confiance entre citoyens et responsables politiques. Reproche de déconnexion exploité, ceci dit, par certaines mouvances d’extrême gauche pour rendre indésirable tout projet de qualité au prétexte d’une soi-disant gentrification qui tient plus du fantasme que d’une réalité tangible.
Aujourd’hui, à l’heure où le gouvernement en affaires courantes s’obstine encore à dépenser ses derniers deniers (ou ceux de Beliris) dans de nouveaux projets de mobilité d’inspiration « Good Move », la fracture entre ceux qui se croient légitimes à définir la ville et ceux qui la subissent devient réellement dangereuse pour la cohésion sociale. Il faut déplorer que les leçons du passé ne sont toujours pas apprises. Entre quartiers populaires en ébullition et classe moyenne bruxelloise désespérée par leur ville et qui la fuit, la nécessité de réinitialiser le logiciel d’élaboration urbaine de Bruxelles s’impose d’urgence. Pourtant le trop grand morcellement de la décision en terme de définition du modèle de ville à porter, ne risque pas de s’améliorer si une majorité dite de « centre-gauche » voit le jour. En effet, une multitude de partis voudra sauvegarder ses totems au mépris de la cohérence. Aux caisses vides répondrait immanquablement, la vacuité d’un projet urbain dont la cohérence est pourtant plus que jamais vitale. Les perspectives pour Bruxelles risquent alors d’être aussi sombres que la couleur de la bière à laquelle fait référence la coalition actuellement envisagée. Il est donc vital d’appeler à un sursaut bruxellois, manifestement largement attendu par ses habitants, pour éviter d’approfondir le marasme. Pourquoi ne parviendrions-nous pas, comme d’autres villes avant nous, à enfin construire, en concertation avec ses citoyens, cette ville choisie en lieu et place de cette ville subie, qui a beaucoup alimenté les malheurs du Bruxelles des dernières années ?